mercredi 15 février 2012

Histoire des arts : L'ennemi intime


L'Ennemi intime est un film français réalisé par Florent Emilio Siri sorti en 2007.

En Algérie dans les montagnes de Kabylie, en 1959, suite à une escarmouche entre deux patrouilles françaises épaulées par des supplétifs algériens s'étant mutuellement pris pour des fellaghas, un lieutenant est tué. Le lieutenant Terrien, idéaliste et volontaire se retrouve affecté pour le remplacer. Lors d'une première descente au village de Teida, il refuse la torture d'un prisonnier, l'arrestation d'un enfant et la méthode des interrogatoires que les harkis et les soldats français souhaitaient réaliser. Lors de la deuxième descente, la patrouille trouve que tous les habitants du village ont été massacrés par le FLN qui les a probablement soupçonnés d'avoir livré des informations aux Français, seul un enfant réfugié dans un puits a eu la vie sauve. Terrien descend au puits le remonter et l’enrôle comme supplétif dans son groupe. En patrouille dans une zone interdite, il refuse de tirer sur des femmes transportant des jarres d'eau, le sergent Dougnac qui l'accompagne ouvre le feu. Le sergent plus expérimenté lui montre après que les jarres contenaient des armes et que sous les habits des femmes se trouvaient en réalité des hommes armés du FLN.

Avec ces opérations, Terrien se rend compte de la dure réalité du terrain et au fil des semaines, le lieutenant désormais témoin et acteur de la guerre, va lentement changer jusqu'à prendre part aux mêmes exactions auxquelles au départ il s'opposait avec force.

Le film aborde de nombreux aspects de la guerre d'Algérie, notamment l'emploi de la torture et l'utilisation du napalm par l'armée française contre les combattants algériens, les exactions commises envers les civils pris entre les deux camps (armée française et FLN) au nom de l'exemple ou par mesure de répression, le rôle des harkis vétérans algériens de la Seconde Guerre mondiale décriés par leurs compatriotes indépendantistes, les exécutions sommaires de fellaghas maquillées en tentatives d'évasion, la désertion et le doute chez les militaires français dont certains ne peuvent s'empêcher de penser qu'ils se comportent comme l'Occupant allemand qu'ils ont précédemment combattu.



L’action de L’ENNEMI INTIME est précisément située et datée : “ Quelque part en Kabylie” de juillet 1959 (premier carton) à décembre 1959. Même si le film ne prend pas soin de le préciser, il s’inscrit donc implicitement (voir la chronologie de la guerre d’Algérie) dans le cadre des opérations du Plan Challe.

Le “plan Challe” (du nom du général qui a succédé à Salan le 19 décembre 1958) débute le 6 février 1959. C’est le troisième acte d’une stratégie militaire lancée en décembre 1956, date à laquelle le général Salan remplace le général Lorillot, stratégie destinée à contrer les actions du FLN :

- premier acte, la bataille d’Alger, qui s’étend de janvier à octobre 1957, et qui répond à la vague d’attentats lancée par le FLN.

- Deuxième acte, l’édification en juillet 1957 d’un barrage électrifié le long de la frontière tunisienne, dit “ligne Morice”, qui coupe le FLN de ses bases arrières à l’étranger et permet d’engager la pacification du pays.

Ces deux opérations sont d’incontestables succès militaires.

- Troisième acte, le plan Challe a pour but d’écraser définitivement les maquis algériens et de reconquérir les territoires contrôlés par les fellaghas. Véritable rouleau compresseur, il progressera d’Ouest (Oranie) en Est (Constantinois), procédant par des attaques massives appuyées par l’aviation, parachevées par les groupes d’intervention qui pourchassent les derniers rebelles. Du 5 au 14 juillet 1959, l’opération Etincelles s’en prend aux forteresses du Hodna ; à la fin juillet, l’opération Jumelles s’attaque à la Grande Kabylie, puis l’opération “Pierre Précieuses” à la Petite Kabylie. Elles durent jusqu’au 3 mars 1960. Cette dernière opération fut la plus longue de la guerre d’Algérie. Le bilan officiel décomptera 26 000 “rebelles” tués et 10 800 faits prisonniers.

L’ENNEMI INTIME s’inscrit donc dans le contexte d’une des périodes les plus violentes de la guerre d’Algérie, marquée par une intensification très importante des opérations militaires et par une “grande impunité des militaires” (Raphaëlle Branche), qui ont vu leur pouvoir accru par des mesures comme l’instauration de l’état d’urgence en août 1955, puis le vote des “pouvoirs spéciaux” en mars 1956. Ainsi, en janvier 1957 le ministre résident Robert Lacoste accorde tous pouvoirs civils et militaires à la 10ème DP commandée par le général Massu pour éradiquer les réseaux de poseurs de bombe infiltrés dans la Casbah.

 Une guerre qui ne disait pas son nom La vague d’attentats du 1er novembre 1954 est perçue à l’époque en métropole comme une rébellion qui appelle à des opérations de maintien de l’ordre ou de pacification. Cette idée est alimentée par le fait que les fellaghas ne constituent pas une armée au sens traditionnel, mais combattent plutôt sous la forme d’une guérilla. C’est pourquoi au début du conflit on ne parle pas encore de guerre. Par la suite, les gouvernements se refusent à employer un mot qui reviendrait à reconnaître le mouvement indépendantiste et à légitimer ses représentants. Même si elle est en décalage grandissant avec la réalité, la phraséologie officielle des “événements d’Algérie” perdurera donc, relayée par les médias sous peine de censure (journaux et livres saisis, films interdits de sortie, télévision sous contrôle direct du pouvoir politique). On voit bien cette entreprise de désinformation à l’oeuvre dans le court extrait des Actualités Gaumont repris dans le film : le commentaire parle de “sécurité ressuscitée” et de la construction de “L’Algérie de demain”. Or ce déni de la réalité de la guerre a des conséquences concrètes sur le droit les combattants. La France tarde à ratifier les Conventions de Genève de 1949 et à reconnaître leur validité en Algérie : elle entend régler le conflit comme une affaire intérieure dépendant du Code pénal, d’infractions de droit commun, et non des “crimes de guerre” selon les préceptes du droit international. Au sein de l’armée, l’euphémisation du langage permet de jeter un voile sur les exactions de l’armée française : “corvée de bois” pour les exécutions sommaires, “bidons spéciaux” pour le napalm, etc. Il faudra attendre la loi n°99-882 du 18 octobre 1999 pour que l’Etat français requalifie les “opérations de maintien de l’ordre menées en Algérie de 1954 à 1962” en “guerre d’Algérie”.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

une question, un avis ??